La réparation
Extérieur jour. Après-midi d’automne ensoleillé. Partir récupérer un sac commandé. Revenir avec tout sauf le sac. Et réparer une crispation d’adolescente.
- Tu ne trouves pas qu’il fait chaud pour un mois d’octobre ?
- Moui
- Non, prends plutôt par là, on arrivera plus vite à la boutique. Ah, c’est là.
- Où ça ?
- Ben là devant toi, ils ont gardé la façade ancienne.
Je rentre acheter mon crayon à sourcils dans cette célèbre enseigne de make-up artist trendy. Je prends toujours “Brunette” alors que je suis blonde. Enfin, blond vénitien. Depuis que la coiffeuse de mon enfance a posé ce mot sur ma couleur de cheveux très “entre-deux” je me délecte de cette classe à l’italienne.
Mais bref, revenons à nos moutons.
C’est le moment de passer à la caisse. La vendeuse m’annonce 35 euros. J’hésite entre éclater de rire ou lui jeter à la figure. Comme j’essaye d’être non violente par nature, je choisis la troisième voie : sortir ma CB et payer. Je l’ai en travers de la gorge mais je sors tout sourire retrouver mon amoureux.
- Bon, il me dure 1 an en général (je tente de justifier ce délire marketeux-inflationniste mais je sens que je m’enfonce).
On continue de marcher, et sous cet ambitieux soleil automnal, je reconnais en vitrine les chaussures tant convoitées de mon adolescence : les Doc Martens.
- On rentre ? demande le chéri.
- Sérieux ?
- Très sérieux ! J’ai envie d’essayer.
- Ainsi soit-il !
Pendant qu’il hésite entre deux modèles, je les vois. Les Virginia. Les bottines montantes iconiques à lacets de mes 15 ans, au contour serti d’une couture jaune. Je les regarde avec les yeux de l’amour. Mon précieeeuuuuux ! Je saisis la chaussure droite exposée pour mieux l’admirer. Coup d’œil sur le prix : 215€. Pas donné. C’était à peu près pareil il y a 30 ans, non ? Ah oui, 215 francs.
La jeune vendeuse aux cheveux roses et aux innombrables piercings faciaux semble soudain très intéressée par mes faits et gestes. “Je peux vous aider ?”. Et pendant que ma tête dit “non soit raisonnable Audrey” j’entends ma bouche prononcer “oui, je voudrais les essayer en 38 s’il vous plaît, enfin je crois que j’ai pas les bonnes chaussettes mais peut-être que vous en prêtez pour essayer ? Des chaussettes je veux dire, vous en prêtez des chaussettes ?”. Elle me répond juste “oui” d’un air amusé. Mon dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi j’ai demandé à essayer ? Maman va m’engueuler ! Elle va encore dire que ça fait “mauvais genre”. Ah ben non c’est vrai, elle s’en tape depuis que j’ai 20 ans et que c’est moi qui gère mon compte bancaire.
Chéri qui n’a pas trouvé son bonheur me lance un “alors” interrogateur. Je réponds trop enthousiaste : tu te rends compte, je vais les essayer ! Je les voulais tellement quand j’avais 15 ans. Mais à l’époque j’avais eu celles de La Halle aux Chaussures (on dirait “celles de Wish” aujourd’hui, pour ceux à qui la ref manque). Il rit. Je ne comprends pas pourquoi mais je ris aussi, parce que je suis en train d’aller au bout de ma connerie. La vendeuse revient avec la boîte, et je dégaine mes plus belles chaussettes (aux couleurs de mon club de course à pied) pour les glisser dans le Graal.
Je lace avec délectation tous les œillets un par un. Je me lève pour faire quelques pas. Oui c’est bien, enfin un peu grand peut-être. Non non ça ira merci, je ne veux pas de semelle. Je suis bien dedans. Chéri, tu aimes ? J’ai peut-être passé l’âge, non ? Ah c’est indémodable ? Bon. Re-ainsi soit-il ! Oui je vais les prendre bien sûr. Je peux les garder aux pieds ? Non c’est pas grave si je ne peux plus les échanger : je les garderai TOUTE MA VIE !
Je prends bien le temps de les ajuster. Celle qui semble être la responsable de boutique (moins jeune, moins de piercings, moins de cheveux roses, plus de cheveux blancs) me harcèle pour savoir si je paye en carte ou en espèces. T’inquiète, je ne vais pas partir en courant de la boutique, ça j’ai vraiment passé l’âge. Un sac à 50 centimes ? C’est un peu abusé pour des chaussures à ce prix-là, non ? Ah bon, chez Dior aussi vous faisiez payer les sacs ? “Plus rien n’est gratuit aujourd’hui” conclut-elle, en me vendant pour 8 euros de plus la crème nourrissante qui fera durer mes chaussures plus longtemps que moi.
Je ressors guillerette, le portefeuille allégé mais le cœur rempli. Cent mètres plus loin, je sens mes chaussettes se faire la malle jusqu’à mon talon. Un banc plus tard, je remets les baskets avec lesquelles j’étais venue. Le lendemain, j’ai des ampoules à cause de la couture arrière, mais qu’à cela ne tienne, je vais acheter des Compeed.
Je les montre à tout le monde au bureau. Et tout le monde s’en fout mais moi j’ai réparé un truc. Un truc d’ado trop gâtée mais très heureuse dans ses bottines.



Ah ah ! Excellent le coup des Docs ! Alors que je faisais aussi parti de la team #halleauxchaussures, etc, j'étais passé par les grands-parents qui n'y connaissaient rien pour en avoir pour le lycée et avais mis mes parents devant le fait accompli.
Tu verras, on s'habitue à la corne aux talons ! :-)
Haha je comprends tellement ! Team la halle aux chaussures aussi